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Un Vieux Désir

Un Vieux Désir

Pour ce premier numéro du magazine Le Gué Luron (nouvelle formule), il a été convenu que chacun donnerait ses raisons de participer au comité de rédaction. Ses raisons personnelles. Les voici toutes réunies dans notre premier Édito.

Je me souviens qu’au collège j’ai brièvement participé à un journal. Je crois que je me souviens même de son nom : Le Saint-Gabriel en Pages. À ce moment-là je n’écrivais pas encore mais je dessinais, mon rôle s’est donc limité à proposer des illustrations dont je n’ai aucun souvenir aujourd’hui. La seule chose dont je suis sûr, c’est que l’idée de pouvoir m’exprimer me plaisait. Hélas, l’expérience n’a pas duré longtemps… Ma timidité maladive et mon allure générale (je faisais partie des « geeks » ou des « nerds » de l’époque) ne m’ont pas permis de trouver ma place au sein du groupe.

Je me souviens que plus tard, cet échec d’intégration m’a fait peur et que je n’ai même pas essayé de participer au journal du lycée – bien que j’en aie eu envie.

Je me souviens que j’avais arrêté le dessin mais que je n’écrivais pas encore. Je voulais toujours m’exprimer mais je ne savais pas comment, ni à quel propos. Je n’avais pas encore vraiment de goût ni d’idées personnelles. Je n’osais pas.

Je me souviens que c’est à ce moment-là que j’ai acheté mes premiers magazines. C’est la presse musicale qui me faisait alors envie, et c’est grâce à Rock and Folk et aux Inrockuptibles que j’ai pu découvrir tous ces artistes dont je n’avais jamais entendu parler avant, et qui m’accompagnent toujours aujourd’hui : Radiohead, Björk, Nick Cave, David Bowie, Joy Division, Portishead, Brigitte Fontaine, Jeff Buckley, Rodolphe Burger, The Velvet Underground, P.J. Harvey, Philippe Katerine, etc.

Je me souviens de la révolution que ça a été, de la joie profonde que je prenais à développer et à affirmer mon propre « goût » musical. Et je me souviens que la culture me semblait même plus essentielle que la politique. Oui, je me souviens que je lui accordais non seulement le pouvoir de me transformer, mais aussi celui de transformer la société toute entière…

Après la musique est venu le tour du cinéma, et je me souviens que je lui ai tout de suite attribué la même capacité de réformer le monde. De le rendre plus habitable, plus sensible. Plus désirable.

Je me souviens que j’ai d’abord lu Première et Studio Magazine, mais que ce sont Les Cahiers du Cinéma qui m’ont inoculé le virus de la cinéphilie – dont je ne suis toujours pas remis aujourd’hui.

Je me souviens que j’étais fasciné par l’histoire des Cahiers du Cinéma parce que les cinéastes de la nouvelle vague, lesquels ont insufflé une modernité dingue à l’art de faire des films, avaient tous commencé là-bas en tant que critiques.

Je me souviens que je n’écrivais pas encore, mais que le métier de critique me faisait terriblement envie. Sans doute parce que le critique, contrairement au journaliste, peut faire du style. Il n’est pas tenu à la même objectivité, il peut user d’un ton extrêmement personnel.

Je me souviens de l’impatience avec laquelle j’attendais chaque nouveau numéro. Et de ma grande satisfaction au moment de découvrir la Une du magazine, puis son sommaire, ses critiques, ses dossiers, ses interviews, ses rubriques, etc. J’étais accro : il fallait toujours que je lise tout, de la première à la dernière page.

Je me souviens avoir eu mille fois le désir d’envoyer une lettre et de la voir publier au courrier des lecteurs. Et plus encore de mon désir secret de me faire embaucher sur le champ après l’envoi d’une critique ou d’un article génial… Aujourd’hui je lis encore les Cahiers du Cinéma, mais je n’ai jamais écrit le moindre courrier, et j’ai encore moins rédigé d’article génial qui m’aurait magiquement propulsé au sein de cette rédaction légendaire. En revanche, dans mon coin, je me suis mis à écrire…

Alors si on me demandait pourquoi, aujourd’hui, je veux participer au Gué Luron, je répondrais que c’est d’abord par goût de l’écriture, et sans doute aussi par nostalgie : à la fois parce que je me souviens de mes expériences ratées dans le « journalisme », et parce que je me souviens du plaisir fou que je prenais à lire mes magazines préférés quand j’étais plus jeune.

Et aussi parce que je me souviens avoir trop souvent maudit l’écriture d’être une activité si solitaire, et que faire partie d’un comité de rédaction est l’occasion rêvée de lever cette malédiction.

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