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À nos Cœurs Sanguinolents

À nos Cœurs Sanguinolents

« Tout art […] doit être produit avec notre cœur sanguinolent – l’art est notre cœur sanguinolent ». Depuis que je l’ai lue, cette citation d’Edvard Munch ne me laisse pas tranquille…

Le Petit Robert, lui, donne cette définition de l’art (au sens des beaux arts) : « […] II. 1. Ensemble des activités humaines créatrices visant à l’expression d’un idéal esthétique. « La mission de l’art n’est pas de copier la nature, mais de l’exprimer » (Balzac). – Locution. L’art pour l’art : l’art qui n’a pas d’autre but que lui-même, qui ne vise pas l’utile, mais le beau. […] ».

Cette année la S.I.S.M. invite à nous « ouvrir aux arts pour notre santé mentale », or il me semble que quelque chose cloche là-dedans… Non pas que je doute de l’importance de s’ouvrir aux arts, mais que faire alors du « cœur sanguinolent » de Munch, et de l’avertissement du Petit Robert : « pas l’utile, mais le beau » ?

Ma première pensée fut que l’art n’est pas un médicament.

Je suis une personne malade, et je suis une personne qui « s’ouvre aux arts ». Mais s’agit-il de la même personne ? Ou plutôt : est-ce parce que je suis malade que je m’ouvre aux arts ? Est-ce que je m’ouvre aux arts pour aller mieux ? Pour être heureux ? Pour ne plus souffrir ?

Non, parce que « l’art est notre cœur sanguinolent »…

Et si je me souviens d’un nombre considérable de livres, de films, de tableaux, de musiques ou de photographies qui m’ont empêchés de dormir, ou qui m’ont ému avec une grande violence, je me souviens aussi qu’en les vivant, pour rien au monde je n’aurais voulu remédier à ces insomnies et à ces émotions violentes.

L’art, les fois où il s’est présenté à moi avec force, ne m’a pas apporté la paix, il ne m’a pas apporté l’équilibre ni la sérénité. Cela, mes médicaments le font. Ils me font dormir, quand l’art m’en empêche.

Pourtant, je ne le regrette pas. À ces moments-là mon cœur saigne, et j’aime ça.

L’art ne m’apaise pas, ne m’épargne pas, au contraire il exacerbe mon malaise. Je me souviens qu’Emily Dickinson a dit : « Si je lis un livre et qu’il rend mon corps entier si froid qu’aucun feu jamais ne pourra le réchauffer, je sais que c’est de la poésie ».

D’ailleurs imagine-t-on une seconde l’idée d’un art « inoffensif » ? Imagine-ton un artiste se censurer pour épargner les sentiments de son public, ou les siens ?

Les peintres modernes, par les libertés folles qu’il prenaient à représenter non pas le réel, mais leur sentiment du réel, ont suscité à l’époque des réactions de rejet, de mépris et de dégoût. On allait jusqu’à les juger dangereux.

L’art de Munch, qui parlait lui-même de son « emploi nerveux et dissonant de la couleur », et dont les figures humaines sont incertaines, repliées sur elles-mêmes ou séparées les unes des autres, et angoissées, et comme inconsolables, a été jugé affreusement « déprimant ». Son désespoir, jugé immoral, personne n’en voulait.

Que se passe-t-il, alors, dans l’expression de ce désespoir, pour que le mien s’en trouve non pas chassé, mais comme sublimé ?

« Pas l’utile, mais le beau », dit le Petit Robert…

Il y a donc, même quand Baudelaire écrit son fameux poème sur une charogne en décomposition, une forme ou une autre de beauté qui transcende la charogne.

Pareil pour la souffrance.

Quand un artiste donne une forme particulière à son malheur, et que cette forme nous bouleverse, son malheur nous atteint, mais au lieu de nous abattre il nous sort de la solitude et de l’anonymat. Et il nous prouve que « souffrance » et « stérilité » ne sont pas des synonymes.

Il nous montre à quel point un « cœur sanguinolent », ça peut être beau.

Beau et vrai. Gage de bonne souffrance plus que de bonne santé.

Voilà pour la fréquentation des œuvres des autres. Mais qu’en est-il pour celui ou celle qui créée ? Et pour le malade qui créée ?

Je me souviens que Van Gogh a dit : « Ma peinture, j’y risque ma vie ».

Quand des patients suivis en psychiatrie produisent des œuvres, on parle « d’art brut ». L’expression est de Jean Dubuffet, et voici ce qu’il dit des écrits bruts : « Nous entendons par là des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, […] de sorte que que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écriture, etc.) de leur propre fonds et non des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions. De l’art donc où se manifeste la seule fonction de l’invention, et non celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe ».

Je ne me reconnais pas dans cette définition parce que je ne suis pas indemne de toute culture artistique – ni ma maladie ni mes origines socio-économiques ne m’en ont privé. Je suis bien un patient suivi en psychiatrie, et je produis bien des œuvres, mais je ne suis pas un « artiste brut ». Est-ce que cela fait de moi un « singe » ou un « caméléon », comme le suggère, avec un certain snobisme, Jean Dubuffet ?

Peut-être. Peu importe. Je préfère l’image du « cœur sanguinolent » de Munch, dont l’empathie ne laisse personne de côté.

J’ajoute qu’écrire est une nécessité presque quotidienne, et que même quand j’écris des choses horribles et sans espoir, le fait d’écrire m’apporte quelque chose d’irremplaçable. Reste à savoir de quoi il s’agit…

Ce n’est pas de la sérénité parce que ce n’est pas une méthode fiable, constante. Parfois écrire me comble un vide, et parfois ça le creuse. Parfois c’est un remède à l’angoisse, parfois c’en est la source.

« L’art doit être produit avec un cœur sanguinolent », dit Munch. Il ne s’agit donc pas d’aller mieux, mais de faire usage de son malheur à d’autres fins que la maladie.

Ma théorie, c’est que l’exercice de l’art permet de dompter ou d’apprivoiser le désordre. De son chaos intérieur, le souffrant tire une œuvre finie, et cet achèvement est une preuve de maîtrise, de prise sur les choses. Le déséquilibre qui d’habitude le fragilise ou l’angoisse, il joue avec, et en lui donnant une forme précise il transforme sa souffrance en autre chose, en quelque chose d’extérieur et d’esthétique. Le malade qui créée n’est plus passif, ni victime : il affirme et il produit quelque chose. Et pour une fois il l’affirme avec d’autres outils que le langage médical, des outils plus souples, plus intuitifs, et dont on peut faire un usage plus personnel. Il est souvent très difficile de mettre en mots ce qu’on ressent, ce qu’on traverse dans la maladie, et la pratique artistique nous permet peut-être non seulement de retrouver un genre d’estime perdue, mais aussi de pouvoir faire comprendre aux autres quelque chose de nous-mêmes, quelques vérités, quelques subtilités qu’on ne peut pas réellement partager par le dialogue. Ou pas avec une si grande force ni une si grande liberté.

Je pense donc à nos cœurs sanguinolents. Et je pense à tous les artistes qui ont su, par leur art, rendre justice à la profondeur et à la beauté de nos plaies . À ceux et celles que leur pratique artistique a soutenu à travers leurs propres épreuves, mais aussi à celles et ceux qui, hélas, ont fini par succomber à leur malheur.

Florian Hubert

Citations extraites des Carnets d’Edvard Munch, de la Correspondance de Vincent Van Gogh et de son frère Théo, de la Correspondance d’Emily Dickinson, et de l’anthologie Écrits bruts, textes présentés par Michel Thévoz.

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